Analyse
1693 : le curé qui a compté ses morts, puis a quitté sa charge
Par L'équipe Levantine Lives ·
Jérusalem, printemps 1693. Frère Franciscus Jordanus, curé de la paroisse Saint-Sauveur, signe des actes de cette paroisse depuis 1690. Le 18 mars, il ouvre une nouvelle rubrique dans le registre des décès.
Defuncti Tempore Pestis in hoc Anno. 1693. — Eodem anno die vero. 18. Martij grasante peste, Gorgius puerulus annorum septem animam Deo reddidit, et fuit sepultus in Cemeterio Sacri montis Sion.
Défunts au temps de la peste en cette année 1693. La même année, le 18 mars, la peste sévissant, Georges, petit garçon de sept ans, rendit son âme à Dieu, et il fut enseveli dans le cimetière du Mont Sion sacré.
Georges est le premier nom de la liste. Il ne sera pas le dernier. Semaine après semaine, la même main revient consigner un mort : un Maronite dans sa propre maison, un jeune homme dont le prénom résiste encore à la lecture, puis, le 29 mars, un frère et une sœur emportés le même jour.
Item eodem die, Mense et anno Sara eius Soror puella annoru. 11. marita, om nibus Eccle. Sacramentis anima Deo reddidit, et fuit sepulta ibidem.
De même, le même jour, mois et année, Sara, sa sœur, jeune fille de onze ans, mariée, munie de tous les sacrements de l’Église, rendit son âme à Dieu, et elle fut ensevelie au même endroit.
Le registre ne s’attarde pas sur l’âge de la mariée. Il l’écrit, comme il écrit tout le reste, et il passe au nom suivant.
Les vivants qui soignent, les vivants qui meurent
Début avril, l’épidémie entre dans le couvent de Saint-Sauveur lui-même. Le 5, un religieux profès meurt le même jour qu’un jeune homme du dehors. Le 20 avril, un second frère s’éteint, après des semaines à seconder seul le curé auprès des malades.
Ille Rdus Pater erat solum meum in ministerio, et ad ministrandum Sacramenta in fide mihi huius nre Parochie, qui libere, et ex ipsius feruida charitate se exposuit ad conseruiendum meum, et omnia operatus est summa cum deuotione, et animi hilaritate, ac promptitudine, et tandem cum acerbissimis doloribus defunctus est cum magna resignatione, ac sufferentia, ac patientia; et ultra nulli dubito Martyrii premium a Deo accepisse.
Ce révérend père était mon unique aide dans le ministère et pour administrer les sacrements confiés à ma foi dans cette notre paroisse ; librement, et par sa fervente charité, il s’est exposé pour me seconder, et il a tout accompli avec la plus grande dévotion, avec joie et empressement de l’âme ; enfin il est mort dans de très amères douleurs, avec une grande résignation, endurance et patience ; et je ne doute nullement qu’il ait reçu de Dieu la couronne du martyre.
Le défunt était un frère de vingt-neuf ans. Son prénom se lit Didacus dans le corps de l’acte, alors que la marge porte un autre prénom ; son nom de famille, coupé par le pli de la reliure, n’est pas résolu : la transcription retient « [Monarres ?] », la traduction du corpus écrit « [Monarelli ?] », et d’autres lectures restent sur la table. Nous ne savons donc pas son nom. Le curé, lui, ne signe pas cet éloge d’une main détachée : c’est le seul passage de toute la série où il quitte la formule et parle de « mon » aide, de « moi » qu’il a secondé. Le même jour, il enterre encore Abdo, curé de la communauté nestorienne de Jérusalem, unie à Rome, en présence de tous les moines de son couvent. Le 24, c’est un frère laïc de la province de Florence. Le 26, une fillette de trois ans.
De la mi-mars à la fin avril, le curé a inscrit vingt-quatre morts sous cette rubrique, dont cinq religieux ou clercs. À la fin, son ordre se défait : les dernières entrées de la page ne suivent plus les dates, le 29 avril s’y trouve écrit avant le 20. Puis, en travers de la fin de sa colonne, il trace une dernière phrase.
morti di peste in tempo mio [trait décoratif] hic posuit finem Curis supra scriptus Curatus
morts de peste de mon temps ; [trait décoratif] ; le curé susdit a mis fin ici à sa charge.
La phrase italienne ferme la liste latine, comme si le curé, à la fin, ne pouvait plus l’écrire dans la langue du registre. « En mon temps » : vingt-quatre noms, six semaines, une charge qui s’arrête là. Le corpus ne dit pas pourquoi. Il ne dit pas que Franciscus Jordanus est mort : c’est sa main qui ferme la série, il est donc vivant pour l’écrire. Il dit seulement qu’à cet endroit précis, sa charge de curé prend fin.
Une autre main reprend, sans un mot de l’épidémie
Le 1ᵉʳ mai, cinq jours plus tard, une autre écriture ouvre l’acte suivant, plus cursive, la formule plus brève.
Anno 1693 die vero pa Maij Anima Deo reddidit Andrea Infans […] filius Salamonis, sepultusq. est in S. M. S. / Ego Fr Dionysius Curatus
L’an 1693, le premier mai, André, enfant, […], fils de Salomon, rendit son âme à Dieu ; il fut enseveli au saint Mont Sion. Moi, frère Denis, curé.
Frère Dionysius signe désormais le registre. Il continue d’enterrer des paroissiens, mais il ne nomme plus jamais la peste : pas un mot, sur les actes qui suivent, ne reprend le vocabulaire de son prédécesseur.
L’autre curé, la même semaine
À Bethléem, un autre registre porte un autre deuil, presque à la même date. Le 13 avril 1693, en pleine série des décès que compte Franciscus Jordanus à Jérusalem, le curé de Bethléem meurt lui-même de la même maladie.
Anno Dñi 1693 die 13 Mensis Aptis P[ate]r Damasus Alonsus[?] et Curatus emigravit de hac vita de morbo pestilentiæ, in communione Sctæ Matris Ecclesiæ et admirabili dispositione animam Deo reddidit […] Ego Fr. Bernardus qui ut supra.
En l’an du Seigneur 1693, le 13 avril, le Père Damasus Alonsus[?], curé, quitta cette vie de la maladie de peste ; en communion avec la Sainte Mère l’Église et dans une admirable disposition, il rendit son âme à Dieu […] Ego Fr. Bernardus qui ut supra.
Deux paroisses, deux registres, la même semaine d’avril : à Bethléem, le curé meurt de la peste et un autre frère reprend aussitôt sa plume. À Jérusalem, le curé survit assez pour compter ses morts jusqu’au bout, avant de fermer lui-même son propre registre.
Ce que le corpus garde de Franciscus Jordanus, ce n’est pas une raison ni un adieu. C’est un compte, tenu jour après jour pendant que le monde autour de lui rétrécissait, et une phrase de clôture qui ne ressemble à aucune autre de son registre. Ce qu’il est devenu ensuite, personne ne l’a encore écrit.
Sources citées
- SS-DEC-1693-i069-19
- SS-DEC-1693-i069-22
- SS-DEC-1693-i070-13
- SS-DEC-1693-i070-19
- SS-DEC-1693-i070-20
- BSC-DEC-1693-i349-02
Ottoman Holy Land Christian Communities Project, « 1693 : le curé qui a compté ses morts, puis a quitté sa charge », consulté le 29 août 2026, https://levantinelives.org/fr/carnets/1693-le-cure-qui-a-compte-ses-morts/. Version citée : snapshot du 29 août 2026, hash 3a17fbe26933+af2316.
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Ottoman Holy Land Christian Communities Project, « 1693 : le curé qui a compté ses morts, puis a quitté sa charge », consulté le 29 août 2026, https://levantinelives.org/fr/carnets/1693-le-cure-qui-a-compte-ses-morts/. Version citée : snapshot du 29 août 2026, hash 3a17fbe26933+af2316.
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