Analyse
Boticella et Beit Jala : le nom qu’un acte a fini par traduire
Par L'équipe Levantine Lives ·
Un 3 juin dont l’année n’est pas écrite, entre les entrées de 1675 et le millésime 1676 porté deux folios plus loin, un curé de Saint-Sauveur de Jérusalem ramène six villageois du rite grec à la foi catholique, au couvent Saint-Jean-in-Montana. Ils viennent tous « della Villa di Boticella ». Le curé n’explique pas où se trouve ce village. Il l’écrit comme il écrirait Bethléem.
Adi 3. Giugno il P. frà Paolo Bertonio Paroco della Chiesa di S. Salvatore di Gerusalemme, nel Convento di S. Giovanni in Montana Iudee dal rito Greco ridusse alla nostra S.ta fede e riconcilio le seguenti persone della Villa di Boticella, ciò sono […]
Le 3 juin, le Père frère Paolo Bertonio, curé de l’église de Saint-Sauveur de Jérusalem, ramena du rite grec à notre sainte foi, au couvent de Saint-Jean-in-Montana de Judée, et reconcilia les personnes suivantes du village de Boticella, à savoir : + Michele fils de Nicola ; Dib fils de Ros. ; Aijas fils du même ; + Giorgio Rahhan ; + Chamis fils du même ; + Liadi Sette fils de Gali.
Dans les deux années qui suivent, le même registre nomme d’autres habitants de Boticella réconciliés à l’Église, un par un, avec leur père écrit à côté d’eux. Aucun n’a besoin qu’on lui explique où se trouve son village.
Le même nom, une guerre plus tard
Soixante-quatre ans plus tard, en novembre 1740, le registre des baptêmes de Bethléem s’ouvre sur une série de baptêmes différés. Des parents ont fui une guerre, et c’est pour cela qu’ils font baptiser leur enfant en retard.
Eodem anno die 24. 9bris Ego infrascriptus Parochus Civitatis Bethlehem David et hujus Parochiæ S. M. ad Præsepe baptizavi Infantem natum 30: 8bris ex Ghalil filio Georgij auis [?] et Raijæ filia Abrahami de Salame Conjugibus et Catholicis hujus Parochiæ propter Bellum Beit Giala fugatis quaq[ue] […] transtulerunt Baptismum pueri antedicti. Cui impositum fuit Nomen Georgius.
La même année, le 24 novembre, moi soussigné curé de la cité de Bethléem de David et de cette paroisse Ste Marie de la Crèche, j’ai baptisé un enfant né le 30 octobre, de Ghalil fils de Georges auis [?] et de Raija fille d’Abraham de Salame, époux et catholiques de cette paroisse, réfugiés de Beit Giala à cause de la guerre, et c’est pourquoi ils ont différé le baptême dudit enfant. On lui a imposé le nom de Georges.
Cinq autres actes du même folio, d’octobre à décembre 1740, portent la même mention, avec trois graphies différentes sur la même page : Beit Giala, Beitgiala, Beitgala. Le corpus ne les harmonise pas.
Deux ans plus tard, un autre nom pour une autre guerre
En février 1742, à Bethléem, un garçon de quatorze ans meurt « à Boticella, au temps de la guerre ». Des Grecs l’ensevelissent sur place, à l’insu du curé catholique. Dans les mois qui suivent, d’autres enfants et jeunes gens de la paroisse meurent au même endroit, inhumés comme lui.
Eodem Anno die 22. Februarij Iacob filius [Diaser ?] et Marię coniugum huius Ecclię animam Deo reddidit in Boticella tempore Belli et in eodem loco sepultum fuit à Grecis ego inscius. In quorum fidem &c. 14. Annis etatis suę / Fr. Endimius Baldas à Campo Parochus.
La même année, le 22 février, Iacob, fils de [Diaser ?] et de Maria, époux de cette église, a rendu son âme à Dieu à Boticella, au temps de la guerre, et il a été enseveli au même endroit par les Grecs, à mon insu. En foi de quoi, etc. Âgé de 14 ans. Fr. Endimius Baldas de Campo, curé.
Le corpus ne relie jamais ces deux guerres. Boticella et Beit Giala vivent chacune leur vie dans le registre, sous deux mains différentes, à deux ans d’écart, sans qu’un seul curé n’écrive qu’il s’agit du même lieu.
Un curé hésite sur l’orthographe
Vingt ans plus tard, à Jérusalem cette fois, un troisième curé baptise un enfant né « au bourg » du même nom. Pour la première fois dans le corpus, il hésite sur la façon même de l’écrire.
Eodem anno die vero 7. Martii Ego Infra:s Baptizavi Infantulum natum ultima die praesenti anni 1761. in Oppido [Boticellae ?] ex Joanne Salem, et Maria Legit:s Conjugibus: Cui impositum fuit nomen Jacob.
La même année, le 7 mars, moi soussigné j’ai baptisé un petit enfant né le dernier jour de l’année 1761, au bourg de [Boticellae ?], de Joannes Salem et de Maria, époux légitimes ; on lui a imposé le nom de Jacob.
Le mot résiste encore aujourd’hui : Boticellae ou Beticellae, deux candidats à plat, aucun retenu.
Une guerre racontée en détail
En février 1767, un Bethléémite meurt « près de Boticella », tué dans un combat contre des Turcs que le vulgaire appelle les Cassavieri. Cinq jours plus tard, un second tombe, et cette fois le curé raconte toute l’affaire : l’expulsion de ces mêmes Turcs huit ans plus tôt, leur retour, la déclaration de guerre.
Cumque nostri non vocarentur prope domos Boticellæ aciem instruere, hinc duo tantum ex nostris plumbeo globulo, primus in pectore, alter in capite percussi occubuerunt, pluribus ex alia parte occisis.
Et comme les nôtres n’étaient pas appelés à ranger leur ligne près des maisons de Boticella, il n’y eut de notre côté que deux morts, frappés d’une balle de plomb, le premier à la poitrine, l’autre à la tête, tandis que plusieurs tombaient de l’autre côté.
Cette fois, aucune hésitation d’écriture : le curé nomme Boticella trois fois sur la même page. Trois ans plus tard, une nouvelle guerre éclate, et le nom devient un gentilé.
Eodem anno di vero 31 mensij 8bris ex hac vita decessit […] dum bellum sæviret contra Boticellanos Joannes Jacobus filius Antonij Joannis, et Mariæ Andreæ et familia [mot biffé] ˄Tabet etatis suæ an: 27.
La même année, le 31 du mois d’octobre, a quitté cette vie […] pendant que la guerre faisait rage contre les Boticellani, Jean Jacques, fils d’Antoine Jean et de Marie André, de la famille Tabet, âgé de 27 ans.
1797 : un acte se traduit lui-même
Il faut attendre vingt-sept ans de plus, et sortir de tout récit de guerre, pour qu’un acte ordinaire dise enfin ce que Boticella désigne. Le 3 novembre 1797, à Bethléem, un curé baptise la fille d’un prêtre et d’une villageoise.
Anno supra dicto die vero 3 Novembris Ego infrascriptus Parochus solemniter baptizavi infantulam natam die 24 8bris ex legitimis conjugibus habitantibus in Buticella vulgo Beit giala Petrus eben el Casis Hanna, et Marta bent Elias el Nagiar, cui impositum fuit nomen Rosa, et Jsph.
L’année susdite, le 3 novembre, moi soussigné curé j’ai baptisé solennellement une petite enfant née le 24 octobre, des légitimes époux habitant à Buticella, vulgairement Beit Jala, Petrus fils du prêtre Hanna et Marta fille d’Elias el Nagiar ; on lui a imposé le nom de Rosa et Josepha.
« Vulgo » : vulgairement, comme on dit. Le curé de 1797 ne perce aucun mystère. Il rappelle une évidence à ses lecteurs. C’est la seule fois, en cent vingt ans de registres, où quelqu’un prend la peine de l’écrire.
Une précision s’impose ici, parce qu’elle touche à la façon dont nous travaillons. Notre propre dépouillement a déjà rapproché les deux noms : quatre actes de 1742 portent « in Boticella » dans le champ qui garde les mots de la source, et « Beit Jala » dans le champ voisin, celui où nous normalisons les lieux pour la recherche. C’est une hypothèse de travail moderne, la nôtre, pas une lecture d’archive, et elle n’est pas une preuve. L’acte de 1797 est d’une autre nature : il est le seul endroit du corpus où c’est un homme du temps qui écrit l’équivalence.
Cette phrase ne prouve rien pour 1676, ni pour 1740, ni pour 1742, ni pour 1767. Elle prouve seulement qu’en 1797, à Bethléem, un curé lisait Boticella et Beit Jala comme un seul lieu. Les guerres racontées plus haut restent, dans le corpus, sous le seul nom de Boticella : aucun acte ne les rattache à Beit Giala, que d’autres curés, aux mêmes années, employaient déjà pour désigner un lieu à part entière.
Un même carré de collines, peut-être, porté par deux bouches et deux alphabets pendant plus d’un siècle, jusqu’à ce qu’un acte de baptême, sans y insister, les fasse enfin se rencontrer. Ce rapprochement vient d’entrer dans le travail de reconstitution des familles que mène le programme. Pour tout ce qui précède 1797, la question reste ouverte.
Sources citées
- EK-REC-sd-i344-02
- BSC-BAP-1740-i186-04
- BSC-DEC-1742-i401-14
- SS-BAP-1762-i351-07
- BSC-DEC-1767-i455-12
- BSC-DEC-1770-i467-06
- BSC-BAP-1797-i069-05
Ottoman Holy Land Christian Communities Project, « Boticella et Beit Jala : le nom qu’un acte a fini par traduire », consulté le 29 août 2026, https://levantinelives.org/fr/carnets/boticella-et-beit-jala/. Version citée : snapshot du 29 août 2026, hash 3a17fbe26933+af2316.
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Ottoman Holy Land Christian Communities Project, « Boticella et Beit Jala : le nom qu’un acte a fini par traduire », consulté le 29 août 2026, https://levantinelives.org/fr/carnets/boticella-et-beit-jala/. Version citée : snapshot du 29 août 2026, hash 3a17fbe26933+af2316.
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