Analyse
La pierre du Santon : une accusation à Jérusalem, 1635
Par L'équipe Levantine Lives ·
À Jérusalem, la garde du Saint-Sépulcre revient à un notable musulman que les franciscains du couvent appellent simplement « le Santon ». Ce que l’on sait de son différend avec les frères, en 1635, vient d’un seul témoin : Pietro Verniero di Montepeloso, procureur de Terre Sainte, qui tient alors la chronique du couvent et parle souvent à la première personne. Son texte, les Croniche ovvero Annali di Terra Santa, a été publié depuis en édition critique.
Au début de l’année 1635, le Santon réclame aux franciscains une « courtoisie » pour la réparation de la coupole du sanctuaire. Le Père Gardien refuse et préfère payer le Cadi plutôt que d’engager des travaux. Le chroniqueur note que l’homme garde l’affront pour lui, et il annonce lui-même, dès cette page, la vengeance qui suivra :
non volle il P. Guardiano per questa volta darli cosa veruna […] qual conservando questa ingiuria nel suo petto, ne fe' ben la vendetta fra doi mesi, come appresso si dirà.
le Père Gardien ne voulut, cette fois, rien lui donner (...) ; celui-ci, gardant cette injure dans sa poitrine, en tira bien vengeance deux mois plus tard, comme on le dira plus loin.
Deux mois passent. Le dernier jour de mars, un samedi des Rameaux, le Santon fait arracher au ciseau une grosse pierre de la fissure de la coupole et la fait poser à terre sans dommage pour personne. Le même jour, il convoque fra Pietro Maronita, drogman du couvent, pour lui montrer une femme de sa maison, réduite en esclavage, qu’il présente comme mourante :
Fe' tra tanto levar a forza di scarpello una gran pietra di quella fissura, e fattala mettere salva in terra senza offesa di niuno, richiamò il medesimo giorno detto P. torcimanno, a cui disse, ch'essendo cascata quella pietra dalla fissura della cupola, haveva malamente percossa una sua schiava (qual fe' venire alla sua presenza dove stava la pietra, dicendo conforme era stata instrutta) che già se ne moriva per quella percossa.
Il fit entre-temps arracher au ciseau une grosse pierre de cette fissure, et, l’ayant fait poser à terre sans dommage pour personne, il rappela ce même jour ledit Père drogman, à qui il dit que cette pierre, tombée de la fissure de la coupole, avait durement frappé une de ses esclaves, qu’il fit venir devant lui, là où se trouvait la pierre, disant ce qu’on lui avait enseigné à dire, et qu’elle en mourait déjà.
Le drogman regarde la scène et ne s’y trompe pas :
vista e ben considerata il torcimanno l'impossibilità del fatto … che già mai quella pietra era da per sè cascata, nè la vecchia era stata ferita, come lui diceva, ma era sua inventione, per haver qualche cortesia.
le drogman, ayant vu et bien considéré l’impossibilité du fait, comprit que cette pierre n’était jamais tombée d’elle-même, ni que la vieille femme n’avait été blessée, comme il le disait, mais que c’était une invention de sa part, pour obtenir quelque gratification.
Le lendemain matin, l’affaire change de nature. Le Santon fait savoir que l’esclave est morte, et réclame le prix du sang selon l’usage du pays, en plus de sa valeur :
gli disse ch'essendo la schiava già morta (diabolica inventione, et espressa bugia, perchè ancor vive), voleva se gli fusse pagato il sangue conforme l'uso del paese, et il valor della schiava […] n'harebbe fatto fare un cogetto nell'archivio del Cadi per eterna memoria, acciò ogni nuovo Cadi havesse havuta occasione di molestare i frati a suo bel agio.
il lui dit que l’esclave étant désormais morte (invention diabolique et pur mensonge, car elle vit encore), il voulait qu’on lui payât le sang selon l’usage du pays, ainsi que la valeur de l’esclave (...) sinon il en ferait dresser acte aux archives du Cadi, pour mémoire éternelle, afin que chaque nouveau Cadi eût l’occasion de tourmenter les frères à son gré.
C’est le chroniqueur lui-même qui glisse, dans une incise entre parenthèses, que la femme est encore vivante au moment où il écrit. Les frères négocient :
si fe' intendere che si sarebbe con 1000 piastre quietato ; alla fine dopo molte repliche, si quietò con 600 piastre.
il fit entendre qu’il s’apaiserait avec 1000 piastres ; à la fin, après bien des répliques, il s’apaisa avec 600 piastres.
Le récit ne dit rien de plus sur cette femme : ni son nom, ni ce qu’elle devient après avoir servi, sous la contrainte, de preuve à une accusation qu’elle n’a pas portée elle-même. Le chroniqueur, un frère du couvent, juge son adversaire en Italien du XVIIe siècle et ne s’en cache pas. C’est sa voix, pas un jugement du site sur qui que ce soit d’autre : ce que l’acte donne à lire, c’est d’abord une procédure, un montage, un prix.
Le même homme réapparaît ailleurs dans la chronique de cette année-là, dans un rôle inverse : il sert de médiateur entre le nouveau Cadi et les drogmans des couvents, et fait descendre une exigence de 800 à 400 piastres. Le rapport entre le Santon du Saint-Sépulcre et les franciscains n’est donc pas celui d’un ennemi permanent : c’est une relation entretenue au prix, réglée par la négociation, dans un sens comme dans l’autre.
Sources citées
- VERN3-p234-h
- VERN3-p234-p
- VERN3-p234-q
Ottoman Holy Land Christian Communities Project, « La pierre du Santon : une accusation à Jérusalem, 1635 », consulté le 30 août 2026, https://levantinelives.org/fr/carnets/pierre-du-santon-jerusalem-1635/. Version citée : snapshot du 30 août 2026, hash 54536129c19f+de1b0b.
Citer cette fiche.
Référence (style Chicago).
Ottoman Holy Land Christian Communities Project, « La pierre du Santon : une accusation à Jérusalem, 1635 », consulté le 30 août 2026, https://levantinelives.org/fr/carnets/pierre-du-santon-jerusalem-1635/. Version citée : snapshot du 30 août 2026, hash 54536129c19f+de1b0b.
Voir les formats BibTeX et RIS
@misc{levantine_pierre_du_santon_jerusalem_1635,
title = {La pierre du Santon : une accusation à Jérusalem, 1635},
author = {{Ottoman Holy Land Christian Communities Project}},
year = {2026},
howpublished = {https://levantinelives.org/fr/carnets/pierre-du-santon-jerusalem-1635/},
note = {Snapshot 2026-08-30, hash 54536129c19f+de1b0b, id pierre-du-santon-jerusalem-1635},
urldate = {2026-08-30}
}TY - DATA TI - La pierre du Santon : une accusation à Jérusalem, 1635 AU - Ottoman Holy Land Christian Communities Project DA - 2026/08/30 PY - 2026 UR - https://levantinelives.org/fr/carnets/pierre-du-santon-jerusalem-1635/ ID - pierre-du-santon-jerusalem-1635 N1 - Snapshot 2026-08-30, hash 54536129c19f+de1b0b Y2 - 2026-08-30 ER -